samedi 14 mai 2011

LES ARGUMENTS DE CHRISTIAN MANABLE - Valeurs de gauche ou politiquement correct ?

« Nous ne tenons pas à ce qu'on nous fasse de mauvais procès », Christian Manable

Ce qui étonne dans cette affaire d’interdiction, c’est que l’annulation émane d’un élu départemental, avant même la moindre plainte.

En effet, ces dernières années, les affaires de censure se multiplient. Elles sont généralement le fait d’associations extrémistes, souvent religieuses, qui attaquent pénalement des initiatives de médiateurs culturels au nom du « respect des bonnes mœurs » ou de sa version moderne « la protection de l’enfance ». Cet argument n’est à l’origine pas prévu pour réprimer la création ou la diffusion des œuvres, mais finalement le devient. Ce fut notamment le cas lors de la célèbre et exemplaire exposition de Bordeaux, Présumés Innocents. Dans ce cas précis, l'association La Mouette a été déboutée, après onze années de procédures. Pour autant à juger notre affaire, on se demande si ces opposants ne seraient pas en train de remporter un autre procès. En effet, ce type d’associations semblent parvenir à dissuader les professionnels de la culture d’organiser des événements qui pourraient susciter la polémique, ou les élus de les financer. Elles réussissent ainsi à censurer les œuvres qui s’approcheraient des limites, alors que l’art contemporain le plus novateur naît bien souvent de la contestation.  Comme l’exprime cette professionnelle du livre à Daniel Muraz du Courrier Picard (le 20/10/10 : http://blogs.courrier-picard.fr/bulles-picardes/evenements/les-dessins-censures-enfin-devoiles/), il est « inquiétant qu’à la censure politique ou religieuse se substitue aujourd’hui une censure de la peur, qui amène à un repli sur soi inquiétant et dangereux. » Les plaignants imposent ainsi leur vision de l’art, un art du politiquement correct.

Et ce constat est préoccupant. En effet il est du devoir des élus de la République de veiller à la diffusion des œuvres quelles qu’elles soient, d’encourager la création, et de laisser aux publics le soin de juger de la valeur des productions artistiques. Ces interdictions poussent à l’autocensure, et rappellent des périodes où la morale ou la dictature dessinaient un « art officiel », dont l’enjeu n’était pas d’innover, de questionner mais de respecter la bienséance. Ce risque de céder au « politiquement correct » peut être mis en parallèle avec le « principe de précaution », entré dans la Constitution en 2005 par le biais de la charte de l’environnement. Prises au pied de la lettre, ces idées ne relèvent plus de la prévention mais d’avantage d’un frein à toute prise de risque et à toute idée de progrès, qui alimente des attitudes populistes et déraisonnables. Ces deux principes, dans leurs différents domaines de références, sont l’écho d’une même tendance sociétale. (voir l’ouvrage de Gérald Bronner et Etienne Gehin, L’inquiétant principe de précaution, PUF, Quadrige (voir la rubrique Bibliographie)

Selon Christian Manable, choqué par certaines des œuvres, c’est en adéquation avec ses « valeurs de gauche » que cette exposition a été interdite. « C’est en pleine conscience que j’ai pris cette décision, car j’ai estimé que certains dessins étaient vecteurs d’une image dégradante de la femme et je refuse que la collectivité départementale soutienne une telle approche de la sexualité, qui me semble opposée à nos valeurs d’émancipation. […]».

On mesure la gravité des idées véhiculées par les associations extrémistes, quand elles réussissent à pénétrer les consciences de leurs supposés adversaires. Car en effet, les œuvres qui devaient être exposées relèvent plus d’un érotisme « bon enfant », d’une sensualité humoristique que d’une provocation graveleuse. Ce n’est pas un hasard si le seul soutien politique du président du Conseil Général est celui de Wallerand de Saint Just, secrétaire départemental du Front National et Conseiller régional de Picardie. Dans un communiqué, il a félicité le Président du Conseil général d’avoir su "résister aux cris d'orfraie de ceux qui défendent habituellement la pornographie et qui, autrefois, ont chanté les louanges de la pédophilie (… ), qui veulent atteindre la femme, (…) et qui devraient être sévèrement sanctionnés. »

Malgré ce que semble penser l’élu P.S., les « valeurs d’émancipation » par la création et la liberté des regards du public face aux œuvres d’art semblent bien compromises par la censure et l’autocensure.

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